Problématiques liées à la maintenance du patrimoine photographique du XXe siècle.

La maintenance du patrimoine photographique, vieux de 40 à 60 ans ou plus, est liée à certaines contraintes. Les conditions de stockage, telles que l’humidité, la chaleur, ou le fait de le stocker armé ou non, vont avoir un impact sur le vieillissement de ses composants : mousses qui se dégradent, composants électroniques défectueux, plastiques cassants, attaque du verre par des champignons, assèchement des graisses, des huiles et des caoutchoucs, évolution de la raideur des ressorts…

Les obturateurs

Même s’il peut y avoir du matériel très ancien en très bon état de conservation, il arrive que l’esthétique de l’appareil n’ait pas forcément de lien avec sa précision potentielle. En cas de doute, pour obtenir les résultats les plus précis, il est recommandé de se cantonner à la deuxième vitesse la plus rapide afin de limiter les dérives liées à un problème de calibration ou au vieillissement de l’obturateur (1/500e sur un appareil autorisant le 1/1000e pour un usage en diapositives, par exemple). En effet, les tolérances standard, de l’ordre de 1/4 ou 1/3 de valeur, sont plus difficiles à tenir lorsque l’on monte en performances. Si cela est généralement rattrapable sur un obturateur autorisant le 1/1000e, il peut subsister, après calibrage, des écarts à la norme sur un obturateur vieillissant. Pour cette raison, les appareils que nous proposons sont notés sur l’esthétique, mais également sur la précision mécanique.

Les vitesses très rapides (1/2000, 1/4000, 1/8000), nécessitant une précision extrême, de l’ordre d’une ou deux décimales après la milliseconde, peuvent être particulièrement sujettes à la dérive. Cela est notable sur des appareils sortis à la fin des années 1980, avec des obturateurs très véloces. La valeur ajoutée des Nikon FM2 (1981-2001), par rapport aux Nikon FM (1977-1982), réside notamment dans leur capacité à atteindre le 1/4000e. Cet avantage devient relatif lorsque l’usure matérielle (fatigue mécanique et relaxation des contraintes) rend parfois difficile le respect des tolérances acceptables à 1/4000e. Cela peut relativiser l’écart de prix à l’achat entre ces appareils. Un FM2 devrait toutefois conserver un avantage quant à sa précision au 1/1000e par rapport à un Nikon FM, sans pour autant que ce dernier ne soit inutilisable à cette vitesse.

En ce qui concerne les appareils à obturateur central, si la conception est radicalement différente, le problème lié à l’affaiblissement des ressorts demeure. La courbe d’exposition en fonction des vitesses, sur un obturateur Compur ou Copal, pourra surexposer de deux tiers de diaphragme à la vitesse la plus rapide, et d’un tiers de diaphragme à la deuxième vitesse la plus rapide. A ce sujet, la philosophie de l’atelier est volontairement conservatrice par défaut : nous privilégions les interventions réversibles, en acceptant un léger écart documenté, plutôt que de modifier de manière irréversible les caractéristiques mécaniques d’origine.

L’évolution de la technique fait qu’il est parfois illusoire d’espérer retrouver les mêmes performances sur un Leica II, conçu avec les moyens et les contraintes de 1932, et vieux de 90 ans, par rapport à un Ricoh KR-10, bien moins prestigieux mais ayant la moitié de son âge. Le bénéfice de la « jeunesse » joue à la fois sur l’usure mécanique et sur les innovations techniques lors du développement de l’appareil (telles que l’obturateur à lamelles à défilement vertical).

Il existe toutefois des exceptions notables. La première est la différence de nature entre l’électronique et la mécanique. Les composants électroniques vieillissent moins bien que la micromécanique et constituent souvent le goulet d’étranglement en termes de pièces détachées disponibles.

Le second point est l’antagonisme entre robustesse et performance, mis en lumière par Olivier Hamant. Un appareil très performant (aux vitesses très rapides et à la mesure de lumière très sophistiquée) sera souvent victime de sur-ingénierie : il vieillira moins bien et aura une réparabilité plus faible qu’un appareil limité au 1/1000e avec une cellule CDS classique. Ce dernier sera plus robuste et plus facilement réparable sur le long, voire le très long terme. Or, cela n’est pas à négliger dans un contexte où les appareils que nous utilisons ont, dans le meilleur des cas, une vingtaine d’années.

De plus, la cote d’un appareil est souvent liée à ses performances. Les problèmes de réparabilité sur ces appareils très performants finiront par renforcer la spéculation sur leur cote. La difficulté des réparations impactera, année après année, le nombre d’appareils disponibles, en augmentant le prix des pièces détachées.

Le cas de Leica est intéressant :

  • Les Minilux sont symptomatiques d’appareils point-and-shoot très haut de gamme avec des circuits électroniques vieillissants (cas de fissures dans les nappes électroniques dues au support en Kapton vieillissant, comme dans beaucoup de zooms autofocus sollicitant la nappe à chaque extension de l’objectif).
  • Les Leica R ont suivi une logique de performance avec beaucoup de sur-ingénierie contre-productive, rendant le démontage et le remontage délicats, ainsi qu’un recours croissant à l’électronique.
  • Les Leica M ont conservé une ligne simple et robuste, avec des obturateurs limités au 1/1000e et une mesure de lumière simple, ce qui facilite la maintenance et l’entretien. Seul demeure le problème de la disponibilité des pièces détachées.
  • Les Leica vissants partagent cette philosophie, encore plus simples et robustes que les M. Toutefois, certains appareils commencent à sérieusement prendre de l’âge, ce qui nécessite des interventions souvent plus poussées (changement des rideaux, souvent remplacement des ressorts d’obturateur également). En revanche, les pièces détachées sont plus faciles à trouver.

On retrouve la même philosophie dans le système Hasselblad que dans les Leica M, en termes de simplicité et de robustesse mécanique, ainsi qu’e’en terme de coût et de disponibilité des pièces.

Les pièces détachées

Le dernier point critique concerne la disponibilité des pièces détachées.

Lorsqu’un appareil neuf arrive sur le marché, les marques disposent de toutes les pièces détachées, en moyenne jusqu’à cinq ans après la sortie d’usine du dernier appareil. Après cela, ils sont considérés comme « non réparables ». Le reflex numérique Nikon D750, remplacé en janvier 2020, serait donc aujourd’hui officiellement irréparable.

Imaginez ce qu’il en est d’appareils ayant au minimum 25 ans d’âge… Pour les ateliers de réparation d’appareils photo argentiques, la question des pièces détachées est cruciale. Les pièces neuves sont bien évidemment inexistantes et, dans le meilleur des cas, quelques lots de pièces d’origine (ayant également vieilli) subsistent encore çà et là, avec en général de larges manques parmi les centaines de pièces composant un appareil.

Statistiquement, les pannes surviennent régulièrement sur les mêmes points faibles. Par conséquent, même si un atelier est bien approvisionné pour un modèle en particulier, les pannes récurrentes sollicitant une pièce spécifique peuvent rapidement épuiser le stock.

Même si l’atelier est bien approvisionné en d’autres pièces concernant cet appareil, la pénurie de ces pièces spécifiques peut devenir problématique (les rideaux d’obturateur « à nid d’abeille » des Nikon FM2, souvent victimes du syndrome du « doigt dans l’obturateur », deviennent difficiles à trouver, par exemple). À l’atelier, nous avons un certain nombre de pièces détachées d’usine (dont Leica et Minox), mais dans la grande majorité des cas, nous disposons surtout d’un large stock d’appareils pour pièces, sur lesquels nous prélevons les éléments nécessaires.

Conclusion

En conclusion, le conseil à quelqu’un cherchant un appareil photo argentique pérenne, réparable encore pour la prochaine génération, serait le suivant :

  • Privilégier une fiche technique classique, dont la technologie est éprouvée, plutôt qu’un appareil trop performant qui sera difficile à maintenir.
  • Hormis les Leica M et les Hasselblad, éviter les appareils dont la cote s’envole, particulièrement s’ils datent des années 2000 et qu’ils sont basés sur l’électronique. Pour Leica et Hasselblad, prendre en considération que la disponibilité des pièces détachées rendra de toute façon la maintenance coûteuse.
  • En ce qui concerne les moyens formats, tels que le Mamiya 645, qui existent en version « récente » autofocus et en version ancienne 100 % mécanique, privilégier la version ancienne.

Et enfin, pour une machine âgée de 20 à 40 ans n’ayant jamais été ouverte depuis sa sortie d’usine, notez dans un coin de votre tête qu’il faudra très probablement la faire réviser un jour ou l’autre…